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Travail

Licencier au nom de l’IA peut réduire la productivité attendue

|Auteur: Équipe éditoriale de QUASA|5 min de lecture| 3
Licencier au nom de l’IA peut réduire la productivité attendue

Le 25 août 2026, CounterPunch a republié une synthèse de Mark Ma sur un paradoxe observé dans des entreprises américaines cotées : les licenciements présentés comme liés à l’intelligence artificielle sont suivis d’une dégradation du sentiment des salariés envers cette technologie. La synthèse de Mark Ma relie cette défiance à un risque de neutralisation des gains de productivité recherchés.

La publication du 25 août étaye donc le risque formulé dans le titre, sans démontrer que chaque suppression de poste provoque directement une baisse de productivité. Le travail mené avec Yuye Ding, Jun Wu et Yucheng Yang établit deux résultats distincts : les annonces de licenciement associées à l’IA détériorent le sentiment envers celle-ci, et un sentiment plus favorable est positivement associé à la productivité de l’entreprise.

Le licenciement transforme l’IA en menace

Une équipe réduite tente d’adopter l’IA tandis que les postes vacants rendent visible l’effet des suppressions d’emplois.

Le paradoxe tient aux conditions nécessaires à l’adoption. Une entreprise peut investir dans l’IA pour automatiser des tâches, améliorer ses processus ou produire davantage avec les mêmes ressources. Si elle justifie simultanément des suppressions de postes par cette technologie, les salariés restants doivent apprendre à utiliser un outil présenté comme une menace pour leur propre emploi.

Dans les avis analysés, les commentaires consacrés à l’IA sont plus négatifs que l’appréciation générale portée sur l’employeur. Les inquiétudes relatives à la sécurité de l’emploi pèsent davantage que les autres motifs relevés, notamment le manque de formation, les possibilités limitées de développer de nouvelles compétences, les faiblesses du pilotage interne et les doutes sur l’efficacité des outils.

Le mécanisme avancé est organisationnel : la peur peut réduire l’expérimentation, l’apprentissage et l’usage quotidien dont dépend le rendement d’un investissement technologique. Le licenciement permet éventuellement d’abaisser immédiatement les coûts salariaux, mais il peut en même temps détériorer l’adhésion requise pour obtenir l’amélioration de productivité attendue.

Des avis de salariés rapprochés des comptes des entreprises

Des chercheurs rapprochent avis de salariés, annonces d’entreprise et données financières pour étudier le lien entre sentiment envers l’IA et productivité.

Le document de travail déposé sur SSRN compte 116 pages, a été mis en ligne le 6 mai 2026 puis révisé le 11 juin. Il étudie la période 2021-2025 à partir d’avis de salariés publiés sur Glassdoor, de transcriptions de conférences de résultats, de profils professionnels, d’offres d’emploi et de données au niveau des entreprises.

Chaque catégorie de données remplit une fonction différente. Les avis servent à extraire le sentiment des salariés envers l’IA ; les conférences de résultats renseignent sur le discours des dirigeants ; les profils et les offres d’emploi décrivent les mouvements de main-d’œuvre et la demande de compétences ; les informations financières permettent de construire les mesures de performance.

Les auteurs observent une forte association positive entre sentiment des salariés envers l’IA et productivité. À l’inverse, le discours des dirigeants sur la technologie est très optimiste, mais il n’explique pas statistiquement la productivité. Autour des annonces de licenciement explicitement liées à l’IA, le sentiment des salariés envers celle-ci se dégrade nettement.

Ces résultats ne signifient pas que les commentaires publiés en ligne mesurent directement la production. Ils montrent que la perception des personnes chargées d’utiliser l’IA contient davantage d’information sur la productivité observée que l’optimisme exprimé par les dirigeants, dans l’échantillon et avec les mesures retenues.

La succession des événements ne suffit pas à prouver la cause

Deux contextes d’adoption de l’IA montrent que les restructurations simultanées compliquent l’établissement d’un lien causal.

Le texte disponible est un document de travail diffusé sur SSRN, et non un article présenté comme déjà évalué par une revue scientifique. Une association entre défiance et faible productivité peut refléter d’autres caractéristiques des entreprises : leur secteur, leur situation financière, la qualité de leur gestion ou une restructuration engagée avant l’annonce liée à l’IA.

La baisse du sentiment autour d’une annonce datée renforce néanmoins le faisceau d’indices. Elle permet de comparer les attitudes avant et après un événement identifiable, mais n’isole pas nécessairement les effets simultanés d’une réorganisation, d’une hausse de la charge de travail ou d’une réduction des budgets de formation.

Le verbe « peut » est donc essentiel. Les données documentent un canal plausible par lequel l’insécurité professionnelle peut freiner les gains attendus ; elles ne permettent ni d’affirmer que tous les licenciements liés à l’automatisation ont cet effet, ni d’en déduire un impact moyen applicable à toutes les entreprises.

La Fed mesure des gains positifs, mais très inégaux

Une enquête distincte apporte le contexte agrégé. Le document de travail de la Federal Reserve Bank of Atlanta, publié le 25 mars 2026, repose sur près de 750 réponses de dirigeants financiers recueillies entre novembre 2025 et janvier 2026. Plus de la moitié des entreprises avaient déjà investi dans l’IA ; les gains de productivité calculés à partir des revenus et de l’emploi étaient positifs, mais variables selon le secteur et inférieurs aux améliorations perçues par les répondants.

Cette enquête trouve peu d’indices d’une baisse importante de l’emploi agrégé à court terme. Les grandes entreprises anticipent davantage de réductions d’effectifs attribuées à l’IA, tandis que les plus petites prévoient une légère croissance. Les auteurs observent aussi un déplacement attendu des fonctions administratives routinières vers des rôles techniques qualifiés.

Les deux travaux ne mesurent donc ni la même population ni le même mécanisme. L’étude de la Fed repose principalement sur les réponses de dirigeants et construit des effets de productivité à partir des variations qu’ils attribuent à l’IA. Le travail de Ding, Ma, Wu et Yang rapproche plutôt des traces laissées par les salariés, des annonces d’entreprise et des informations financières.

À ce stade, le constat le plus solide est celui d’un risque documenté, pas d’une loi générale : l’IA peut produire des gains moyens positifs alors que des entreprises particulières compromettent leur adoption en l’associant à des licenciements. Une évaluation scientifique du document, des observations sur une période plus longue et des méthodes isolant mieux les restructurations concomitantes seront nécessaires pour mesurer la part réellement causée par l’insécurité professionnelle.

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